Conscience élargie et utopie

par Leone Boukraa

Indissociable des recherches menees, des le debut des annees 1960, par Timothy
Leary et Richard Alpert, enseignants au Departement de psychologie de l’Universite
de Harvard, l’interet scientifique pour les effets des psychotropes revet le caractere
utopique propre a cette periode. Bien loin des experiences marginales et souvent
tenues secretes des generations precedentes – l’usage des drogues n’est pas nouveau    
–, il ne s’agit plus ici d’aborder la question par un discours essentiellement
metaphorique ou par l’etude distanciee des rituels ancestraux, mais de revendiquer
librement et pour chacun le droit d’acces a une conscience  » elargie « , jusque-la
bridee par les limites de la technologie et de la science, et par un faible tropisme
a l’egard des cultures non occidentales. De la fameuse notion de ≪ village global ≫
developpee par Marshall McLuhan, dont la pensee visionnaire place l’homme au centre
et en tout point des nouveaux reseaux de communication dans un monde reformule
par la technologie, a l’interet massif qu’elles manifestent pour les philosophies
orientales, les annees 1960 sont bien celles d’une tentative de restauration de
l’equilibre originel des sens dans l’unite cosmique. C’est dans ce contexte qu’il faut
comprendre la liberte de ton adoptee dans ces echanges epistolaires, prefigurant
l’adhesion de masse de la jeunesse a l’idee d’elargissement de la conscience, quete
de l’infini interieur, a rebours de celle, ultime etape franchie par l’appropriation du sol
lunaire en 1969, de l’immensite du cosmos.
En 1964, il revient a Timothy Leary, Ralph Metzner et Richard Alpert de combiner
habilement, dans leur fameux livre The Psychedelic Experience. A Manual Based on
the Tibetan Book of the Dead, la caution scientifique et la dimension spiritualiste.
Le voyage de la mort, revele dans le livre sacre sur lequel s’appuie le  » manuel « , sert
de point d’ancrage a une analyse comparative entre les effets du LSD et les differentes
phases ( » Bardo ») experimentees lors de l’etat transitoire entre mort et renaissance.
Le livre s’ouvre sur un hommage a Aldous Huxley, l’un des premiers a avoir decrit
de facon precise, distanciee (dans The Doors of Perception, 1954) son experience avec
des drogues hallucinogenes – dans son cas, de la mescaline – et a avoir eclaire
la connaissance de ses effets, dont l’un des plus frappants est ainsi resume :
 » […] l’oeil recouvre en partie l’innocence perceptuelle de l’enfance, alors que
le “sensum” n’etait pas immediatement et automatiquement subordonne au concept.
L’interet porte a l’espace est diminue, et l’interet porte au temps tombe presque
a zero.  »
Mais la ou chaque pas supplementaire dans l’experience est, pour Aldous Huxley,
l’objet de digressions litteraires, l’accent est mis, chez Timothy Leary, sur le caractere
strictement scientifique de l’entreprise :
 » Une experience psychedelique, definit-il dans l’introduction generale de son livre,
est un voyage dans de nouveaux territoires de la conscience. Il n’y a pas de limite a
la portee et au contenu de l’experience, mais ses caracteristiques sont les suivantes :
transcendance des concepts verbaux, de la dimension spatio-temporelle et de l’ego ou
identite. De telles experiences de conscience elargie peuvent survenir de differentes
facons : privation sensorielle, pratique du yoga, meditation controlee, extases
religieuses ou esthetiques, ou bien spontanement. Depuis tres recemment, ces
experiences sont desormais a la portee de chacun par la simple ingestion de drogues
psychedeliques, telles le LSD, la psilocybine, la mescaline, la DMT, etc.  »
En parfaite symbiose avec le reve alternatif des annees 1960 – celui d’une liberation
des sens –, le propos en epouse les contradictions : si les fins pronees par Leary vont
a l’encontre des objectifs consumeristes propres a ces annees, l’artificialite et
le pragmatisme des moyens est en accord avec l’esprit du temps. Leary n’omet pas
non plus d’integrer les nouveaux champs de reference ouverts par la generalisation
recente des moyens de communication qui vont marquer la decennie, et des lors
multiplie les metaphores televisuelles :
 » La personne qui fait l’experience pourra etre tranquillement assise tout en
controlant l’ouverture de sa conscience comme un televiseur fantasmagorique
multidimensionnel : elle aura les plus vives et les plus delicates hallucinations –
visuelles, auditives, tactiles, olfactives, physiques et corporelles ; elle connaitra
les reactions les plus subtiles, un discernement compatissant de soi et du monde.  » ;
ou bien :  » Il [le sujet] est frappe par la revelation soudaine […] qu’il participe a un
spectacle televisuel a l’echelle cosmique qui n’a pas plus de substantialite que
les images sur son tube cathodique.  » ; ou encore :  » […] toutes les formes apparentes
materielles et corporelles sont des amas momentanes d’energie. Nous sommes a
peine plus que de petites lueurs sur un ecran de television multidimensionnel. « Ces allusions reiterees et l’insistance sur la nature ondulatoire des phenomenes percus dans l’etat de clairvoyance que permet l’ » experience  » convergent avec les
theories developpees au meme moment par Marshall McLuhan a travers ses deux
livres, The Gutenberg Galaxy, 1962, et Understanding Media, 1964, qui feront date.
Selon le theoricien, notre complexe sensoriel est necessairement redefini par
le developpement des technologies de la communication :
 » […] Nos sens personnels ne sont pas des systemes clos, mais sont sans cesse
traduits l’un en l’autre en cette experience que nous appelons “conscience”.
Les prolongements de nos sens, eux, outils ou techniques, ont constitue tout au long
de l’histoire, des systemes clos incapables de reagir l’un a l’autre et de se percevoir
collectivement. Or, a l’age de l’electricite, l’instantaneite meme de coexistence de nos
nouveaux outils est a la source d’une crise sans precedent dans l’histoire de
l’humanite. Ces prolongements de nos sens et de nos facultes constituent desormais
un champ unique d’experience qui exige leur accession a une conscience collective.
[…] Tant que nos technologies furent des technologies lentes, comme la roue,
l’alphabet ou l’argent, le fait qu’ils etaient des systemes clos et isoles restait
endurable socialement tout autant que psychiquement. Tel n’est plus le cas quand
l’image, le son et le mouvement sont simultanes et globaux en etendue. Un rapport
d’interaction entre ces prolongements des fonctions humaines est aujourd’hui aussi
essentiel pour la collectivite que l’a toujours ete pour l’individu celui de ses sens ou
de ses facultes.  »

Si les aspirations humanistes qui entouraient les premieres decouvertes de Leary
trouvaient une resonance dans ces propos et pouvaient laisser presager une veritable
revolution des mentalites pour le meilleur, le message finira par se dissoudre
– du fait de Leary lui-meme – dans une reappropriation communautaire et mystique
ou s’engouffrera le mouvement psychedelique. Si Alan Watts, figure tutelaire de
la diffusion de la pensee zen dans ces memes annees, denonce la deviance qu’incarne
cette jeunesse, qui a tout a la fois  » suivi et caricature [sa] philosophie « , Timothy Leary,
de son cote, personnage hautement mediatique, sera l’initiateur de manifestations
mythiques qui contribueront tant a la generalisation qu’a l’affaiblissement de cette
ideologie de la liberation de la conscience. Un article de presse de 1967 intitule  » The
Visions of “Saint Tim”  » est symptomatique de la perte d’audience de ses idees :
 » Recemment, Leary a voulu battre les sentiers de la gloire, melant les “sermons”
aux “light shows” multimedia dans ce qu’il appelait des “celebrations” de la drogue
comme voie d’acces a la revelation divine. Le tour, d’une cote a l’autre, n’a pas ete
un triomphe. Tandis que les Light Shows ont intrigue, les prechi-precha indigestes
de Leary lui-meme ont souvent provoque des reactions a son encontre – “imposteur”,
“affreux cabotin”, “raseur total” – et ont meme desenchante de nombreux hippies bien
disposes a son egard.  »
Timothy Leary avait pourtant su utiliser, pour ses celebrations psychedeliques Turn on,
tune in, drop out, les experiences de Lumia Art avec multi-projections, que Gene
Youngblood analysera, dans son etude de reference de 1970 sur les extensions
audiovisuelles de l’homme, Expanded Cinema – et en echo aux idees developpees par
McLuhan –, comme etant  » plus representatives comme paradigme d’une experience
audiovisuelle d’une nature entierement differente, a savoir un langage tribal qui
n’exprime pas des idees mais une conscience de groupe collective.  » C’est a Jackie
Cassen et Rudi Stern que Timothy Leary fera plus particulierement appel. Leur
 » Theater of light « , qui a pu meme accompagner des ballets, des operas, des concerts
de musique classique ou d’avant-garde, mettait en oeuvre de multiples projections
de diapositives, pour produire un art de la lumiere  » contemplatif et paisible par
opposition au chaos de la plupart des environnements intermedia. Ils cherchent a
aiguiser la conscience, pas a la submerger.  »
De nombreuses propositions d’environnements multimedia vont servir de cadre a
l’emancipation psychique de cette decennie nourrie de contestation et de mysticisme,
mais en parfaite osmose avec ses  » prolongements  » technologiques. Parmi les
exemples les plus saillants de ces tentatives, les Single Wing Turquoise Bird, groupe
de Los Angeles plutot ancre dans la scene rock du milieu des annees 1960, se sont
singularises par leurs spectacles indefiniment evolutifs en fonction  » des ego en
interaction du groupe travaillant en harmonie « . Les elements mis en oeuvre, qui vont
des liquides aux projections video, sont les matrices d’un langage fluide qui transcrit a
chaque instant l’etat de conscience du groupe. Cette maitrise du vocabulaire les inscrit,
avec l’USCO, groupe d’artistes et d’ingenieurs pionniers en matiere de performances
multimedia et d’events kinesthesiques aux Etats-Unis, au Canada et en Europe, parmi
les essais les plus aboutis du genre. Precurseurs de ces spectacles, les fameux Vortex
Concerts, dont une centaine furent presentes de 1957 a 1960 au Morrison Planetarium
du Golden Gate Park de San Francisco par Henry Jacobs, poete et compositeur
de musique electronique, et Jordan Belson, cineaste,  » etaient des exemples
quintessenciels de Lumia Art integrant du son dans un environnement intermedia « .
Le dispositif sonore tres sophistique, grace a l’emplacement bien specifique
des multiples haut-parleurs associe a la configuration particuliere du lieu, produisait
une acoustique totalement inhabituelle, et les projecteurs que l’on pouvait controler
– de meme que le degre d’obscurite – permettaient de donner a l’espace toutes
les couleurs possibles. Enfin, les images projetees librement sur le dome (de cineastes
tels que Hy Hirsh, James Whitney…), comme en suspens dans la troisieme dimension,
alliees aux effets stroboscopiques et a toute une palette de projecteurs, dont
le projecteur d’etoiles, pouvaient aller jusqu’a donner le sentiment que  » l’espace
tout entier chavirait « .
(…)

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